Mes contacts avec la population, et le ‘vrai’ Kinshasa sont
encore rares en raison de la charge de travail et de ma situation dans un
logement transitoire.

Lors de mes quelques promenades du dimanche, je me retrouve
à une déguster une bière sur une des terrasses du quartier de Lingwala.

Une occasion pour assister à un match de football entre deux
quartiers de la ville. Malheureusement, celui-ci a du être interrompu. En
effet, un mouvement de foule soudain a vidé les abords du terrain. Difficile de
voir ce que le public fuyait. Après renseignement, il s’agissait d’un petit
groupe de bandits munis de machettes qui sèment la confusion en vue de piller
les maisons. Mais voila que la foule s’organise, se retourne contre les intrus
et les poursuit dans les rues avoisinantes.

Outre les quelques artères principales toujours
embouteillées où les voitures sont en mesure de zigzaguer entre les trous pour
rester sur le revêtement; la majorité des rues sont dans un état de délabrement
assez avancé. Rues de terre jonchées de trous et de détritus, elles sont
bordées de maisons cachées derrière des murs d’enceinte toujours plus hauts. Le
temps des petits murets laissant entrevoir les habitations est biens sûr aussi
révolu dans les quartiers les plus aisés. Depuis les pillages de mars, la mode
est aux barbelés qui coiffent des murs que l’on a par ailleurs encore rehaussés
de quelques briques. Ne pas le faire serait comme ne pas voir de gardien, une
invitation aux voleurs.

Certains critiqueront peut-être le manque d’entretien, le
fait que les déchets soient abandonnés en bord de rue ou de rivière, mais qu’en
serait-il chez nous en l’absence de tout service public. Sachant aussi bien sûr
que la première priorité est à la survie. Et c’est bien dans cette optique également
que les rues sont saturées de petits vendeurs qui vendent ce peut être vendu.

Reposons alors la question de savoir comment dans ces
conditions je pourrais moi, un blanc, construire une connexion saine avec un
congolais ‘de la rue’, malgré leur accueil qui est pourtant sincère. Car, que
l’on le veuille ou non, le fossé social est bien là. Pour un congolais, le
blanc est riche. Et à juste titre, quelque soit l’état d’esprit dans
lequel on arrive, comparé à quelqu’un
qui est en mode de survie, on est forcément riche.

Prenons pour exemple une autre de mes escapades dominicales,
ou un congolais me demande s’il peut se joindre à ma table, ce qui ne me pose
évidemment pas de problème. Une conversation agréable s’engage. Dany n’avait
jamais rencontré de blanc. C’est alors qu’il me dit que ‘sa vie va changer
aujourd’hui, que c’est une chance extraordinaire’. Difficile ensuite
d’expliquer que, bien que je sois blanc, je ne suis pas en mesure de lui offrir
un emploi. Plus difficile encore, étant supplié et comprenant sa situation, de rester ferme et de ne pas donner d’argent. Ce
n’est pas de la mendicité, et cela rend peut-être les choses encore plus
tragiques : une fois encore, simplement, c’est un acte de survie. Mon
explication a eu pour conséquence qu’il m’a confié avoir maintenant ‘peur’ de
moi. J’ignore pour quelle raison. Peut-être avais-je confirmé un a priori sur
les blancs et cela en aura-t-il fait resurgir d’autres.

Lorsque l’on est confronté à la condition des enfants, la
pauvreté est incontestablement d’autant plus émouvante. Ma visite d’un centre
de santé, m’aura aidé à commencer à comprendre leur état de malnutrition. En
effet, à côté des enfants soignés pour la malaria ou d’autres innombrables
maladies, beaucoup sont là simplement pour être nourris. Dans le meilleur des
cas leur mère les accompagne pour apprendre que c’est important et que le mari
ne doit être prioritaire pour la nourriture, comme c’est traditionnellement le
cas.

Dans le pire des cas, les enfants ont été abandonnés par
manque de moyens, parfois sous le faux prétexte d’une accusation de
sorcellerie.

C’est le cas pour ceux que j’ai eu la chance de rencontrer
dans une école salésienne.

C’est le cas aussi pour les enfants de Kimbondo, un centre
pédiatrique où, malgré les soins donnés, on déplore encore un à deux deuils par
semaine. A Kimbondo pourtant les enfants ont le sourire et viennent
immédiatement vers le visiteur pour l’entourer et le solliciter afin d’être
pris dans ses bras. Car abandonnés, ils sont en manque d’affection.

Et enfin, c’est probablement aussi le cas pour ces enfants
qui attendent autour de nos tables au bord du fleuve. Dès la fin de notre repas,
ils se rapprochent munis d’un sac en plastique. Et de demander gentiment s’ils peuvent
emporter les quelques restes, carcasses de poisson ou os de poulet.

Oui, sans doute est-ce cette situation-là qui m’aura mise le
plus mal à l’aise au cours de ce premier mois…