Voilà, je sors brièvement de mon silence pour rapporter la dernière rumeur qui illustre bien à la fois ces croyances encore très présentes en Afrique, et le problème de la vengeance.

Des rumeurs, il y en a eu beaucoup pendant mon long silence.
Par exemple, la rumeur selon laquelle le président avait été
assassiné qui s’est propagée comme une trainée de poudre il y a quelques mois.
Un vent panique commençait à souffler sur Kinshasa, et de nombreux congolais quittèrent
leur travail pour se mettre à l’abri. Fausse rumeur, mais ré-exploitée quelques
semaines plus tard : Il s’agissait d’un test pour évaluer la réaction de
la population avant le véritable attentat.

Mais la rumeur qui court ces jours-ci est d’un autre ordre. Il semblerait qu’un groupe de sorciers se promène en ville. Par simple toucher, une poignée de main par exemple, ils feraient disparaître votre sexe.
Et la rumeur enfle.
Ce matin, je recevais dans mon bureau un
de nos chauffeurs demandant d’organiser temporairement un transport le
matin et le soir pour les employés. Le risque de se faire toucher par un sorcier
dans un taxi collectif serait trop grand, et les conséquences catastrophiques me soutiendra-t-il.
Vous risquez de perdre votre sexe, la famille et tout le monde vous rejettera,
etc.. La peur pouvait se lire sur son visage.
Les croyances liées à la sorcellerie sont très présentes, et peu importe le niveau d’éducation ou social. Il ne sera pas rare que quelques évènements malheureux ou contretemps soient immédiatement attribués à un mauvais sort, ou à “quelqu’un qui vous en veut”.

Bref, que faire ? Je respecte leurs croyances, mais je ne
peux pas décemment utiliser les ressources de la Fondation Damien et organiser
un service de taxi pour cause de disparition de sexes…

Je fis donc quelques recherches dans la presse locale et sur
internet pour tenter d’objectiver le phénomène. Visiblement ce type de rumeur
trouve son origine au Tchad où elle fut utilisée pour stigmatiser certaines
tribus du Niger. Elle sera ensuite largement exploitée en Afrique de l’Ouest en
tant que déclencheur pour susciter une vengeance par le lynchage collectif des
victimes accusées de sorcellerie.

C’est très probablement également le but initial poursuivi à
Kinshasa. Les attroupements et mouvements de foules se multiplient dans les
quartiers autour des victimes ayant perdu leur sexe, avant de se retourner
contre le coupable désigné. Le fait est que tout le monde entend les histoires
amplifiées par la panique et les attroupements, mais personne n’a réellement vu
de sexe disparu. La véritable victime est donc ce coupable que l’on aura
désigné sorcier.

Documents à l’appui, j’ai donc tenté d’expliquer cela et demandé de faire attention à ces fameuses rumeurs qui ne sont pas toujours innocentes avec le risque de se tromper de coupable.

Cela dit, il est quelque part rassurant que l’Afrique ait pu préserver certaines de ces croyances qui font partie de son identité.

(pour plus info, l’article du journal “Le Phare” à ce sujet. Pour une fois, les journaux n’ont pas participé à la psychose)